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LE CH'TI BETHUNOIS

Un mandat pour agir ?

2 Novembre 2016 , Rédigé par le journaliste

Ce que cache l'intrigante affiche de campagne d'Alain Juppé

 

L'affiche de campagne d'Alain Juppé en vue de la Primaire Les Républicains a été dévoilée. Moquée pour son aspect vintage et rétro, elle est en réalité d'une efficacité politique redoutable. Juppé président, c'est maintenant.

Alain Juppé campagne publicitaire

Alain Juppé campagne publicitaire

Entre DS et Lucky Strike, Don Draper a pris le contrôle de la campagne Juppé. Seul le plus Mad men d’entre eux pouvait concevoir une affiche de campagne aussi vintage et rétro que celle qui a fait son apparition sur les réseaux sociaux ce lundi (tout en notant ce paradoxe de l’époque: on ne découvre plus une affiche électorale sur les murs de sa rue, mais sur les walls de ses "friends Facebook". On ne colle plus, on "like"). Plus années 60 que l'affiche Juppé, tu fumes une Gitane sans filtre.

Donc, voici Alain Juppé en gros plan. Dans un  bleu nuit. Sur un fond vaguement bleu ciel. Costume bleu, aussi. Cravate bleue, encore, mais légèrement outremer. Juppé est un camaïeu de bleu. Un bleu rassurant. Apaisant. Tranquillisant. Le bleu de la compétence et du sérieux. Chez Juppé, même le sourire est bleu. Le sourire, c’est du sérieux.

La nostalgie, c’est le bleu. Alors va pour le bleu. Le bleu éternel. Le bleu national. Le bleu bien de chez nous. Le bleu des villages. Le bleu des clochers. La France bleue horizon. Cette affiche est un vrai piège à imaginaire. D’une simplicité totale en apparence, elle dévoile en réalité tout un programme politique, le vrai projet Juppé.

Sobre, austère, dépouillée

Quand on contemple l’affiche, on devine Alain Juppé,  garant sa DS sur la place de l’église d’une petite ville française, ici ou ailleurs… On le voit entrer dans la boutique du photographe du coin, qui met dix jours à développer les pellicules Kodak avec la photo bonus… On l’admire poser dans le labo, derrière la boutique, sur le joli fond bleu ciel… On le voit encore ressortir de la boutique heureux et satisfait, saluant le notaire, de passage sur la place de l’Eglise… On l’entend disserter quelques instants avec son interlocuteur sur les vertus du Spoutnik et les journaux télévisés de Léon Zitrone, et samedi, ce sera cinéma, on donne La Grande vadrouille au Cyrano de la grande ville voisine… On mate enfin Alain Juppé remontant dans sa DS noire, comme celle du général et des ministres que l’on voit tous les mercredis, dans le journal de l’ORTF... La DS, la voiture des gens importants. Quand même, ce Juppé, il en impose...

A la fin, cela donne une affiche de campagne comme on les aimait dans la France des municipales 1965. Sobre. Austère. Dépouillée. Fini de rire. La politique, c’est le notable. Le notable, c’est la politique. La politique c'est du sérieux. Voire du sinistre.

Tout est dit dans l’affiche Juppé. La Primaire Les Républicains est une évidence authentiquement française, réduite à une certaine nostalgie de l’idée que la bourgeoisie française se fait d’elle même. La France, "c’était mieux avant", à cette différence près que le "c’était mieux avant" à la mode Juppé n’est pas un avatar du zemmourisme ambiant. Loin de là.

L’affiche est une totale réussite en ce qu’elle donne corps à ce qu’Alain Juppé éprouve tant de mal à verbaliser, chaque fois qu’on l’interroge au sujet de la définition de ce qu’il nomme "identité heureuse". L’affiche parle plus que l’homme, et en cela, elle est précieuse.

"L’identité heureuse", c’est donc la France bourgeoise des années 60. La France des couleurs Kodak et de Louis de Funès. De Léon Zitrone et de Guy Lux. Des DS et des Aronde. "L’identité heureuse" est une nostalgie bourgeoisement bienveillante. La France des notables en camaïeu de bleu. Avec la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière. "L'identité heureuse" a peu à voir avec le bonheur, elle est d'abord et avant tout sérieuse.

L’affiche d’Alain Juppé n’est pas conçue pour plaire, par exemple, à la jeunesse qui regarde Quotidien ou Touche pas à mon poste, Barthes et Hanouna. Elle s’adresse à un cœur de cible particulier. La petite et moyenne bourgeoisie française éternelle, la France des notables et des anciens, ceux qui, à tort ou à raison sont aujourd’hui considérés par les uns et par les autres comme l’électorat clé qui devrait offrir à Alain Juppé son sacre au bout de la représentation de la Primaire LR.

Les communicants qui se moquent de cette affiche vintage et rétro ont grand tort. Cette représentation du notable éternel ne vise pas à convaincre les grands sachants de la communication qui oublient que dans "communication politique", il y a d’abord "politique". L'essentiel du message ne réside pas dans sa modernité, chère aux Don Draper de l'époque, bien au contraire. L'essentiel, c'est justement l'absence totale de modernité.

L'affiche pose l'évidence Juppé

Oui, l’affiche Juppé est vintage, qui évoque la France d’avant, la DS, Cinq colonnes à la une et Jacques Faizant à la Une du Figaro. Et c’est ce qui fait sa force. Elle ne se trompe pas de cœur de cible.

Oui, dans son genre, cette affiche est aussi et surtout une réussite. Elle cible un public, et ne s’adresse qu’à lui. L’électorat de la droite et du centre est convoqué au sacre d’Alain Juppé, super-conseiller général de la France du "C’était mieux avant".

L’affiche pose l’évidence Juppé. Elle ne cherche pas à séduire, mais à imposer. Juppé est tout à la fois candidat, mais il est aussi déjà élu. Ce que suggère en creux l’ambigu message accompagnant la photo. "Un mandat pour agir". Ce n’est pas un candidat pour l’action, mais un "déjà élu", au cœur de son mandat. L’élection est un passé déjà dépassé. Alain Juppé est président Juppé par destination. Juppé président, c’est une nécessité. L’élection aura lieu. Elle va avoir lieu. C’est comme si elle avait déjà eu lieu. Juppé président, c’est maintenant.

L’évidence naît de la permanence. D’où le choix de l’incarnation, intemporelle et juppéiste à la fois, d’une certaine idée du notable en politique. Juppé pourrait être tout aussi bien être incarné par Michel Bouquet ou Claude Piéplu, deux acteurs ayant souvent incarné les notables en DS de la France provinciale et bourgeoise si souvent filmée par Chabrol. On ne peut pas voter autrement que Juppé parce que c’est comme ça. Juppé est une permanence française. Tôt ou tard, le notable reprend toujours le pouvoir. La modération l’emporte. La tempérance triomphe. La force tranquille finit toujours par revenir sur la droite.

L’affiche est l’écho de cet automne 2016, où chaque jour est répété à l’infini qu’Alain Juppé ne peut pas ne pas être autre chose que le prochain président de la Ve République. Il sera élu, parce qu’il ne peut qu’être élu. "Juppé président" n’est pas un slogan, c’est une ontologie de la communication politique. L’évidence Juppé s’impose partout dans la sphère médiatique, comme par enchantement. Au point que les éditorialistes les plus convaincus de la dite "évidence Juppé" en reviennent aux fondamentaux de la vie politique de la France d’avant. Comme si nous étions déjà entrés dans le quinquennat Juppé. Personne n’a encore voté pour qui que ce soit, ni Primaire, ni Présidentielle, mais ils en sont déjà à supputer autour du nom de celle ou celui qui sera le premier Premier ministre du président Juppé. Valérie Pécresse est-elle la mieux placée pour faire oublier le précédent fâcheux des Jupettes, femmes ministres sorties du gouvernement Juppé lors d’un remaniement viril, il y a vingt ans de cela? L’élection n’a pas eu lieu, que l’on pense déjà, à droite, aux nomination(s), fonction(s) et décoration(s)…

C'est ainsi. Vu de droite, le pouvoir se réduit à un costume bleu, avec un petit point rouge à la boutonnière, et peu importe qui le porte… L’affiche d’Alain Juppé ne dit pas autre chose: la droite, c’est le pouvoir... Tout le pouvoir, rien que le pouvoir, mais le pouvoir avant tout…

Ici et maintenant, de tous temps et pour toujours, le pouvoir, c’est la droite, et la droite, c’est le pouvoir. Juppé a toujours été le président. Et réciproquement. Comme Edouard Balladur en son temps?

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