La mélopée de Mélenchon

 

Par Laurent Joffrin,

 

Roméo Hamon s’obstine à jouer de la mandoline sous le balcon de Juliette Mélenchon. Mais la belle insoumise a la tête ailleurs, grisée par des sondages flatteurs. Hamon gratte en vain son instrument dont les accords désirables se perdent dans le bruit de la campagne. Encore heureux que sa dulcinée indifférente ne lui verse pas le pot de chambre sur la tête. Plutôt que le leader de la gauche radicale, Hamon serait sans doute plus avisé de chercher à séduire les électeurs.

Comme en 2012, Mélenchon a réussi une percée dans ces enquêtes d’opinion qu’il affecte d’abhorrer. Il est bien ingrat : ces sondages qu'il tient pour factices reflètent un courant tout à fait réel. Aux 10% traditionnels de l’extrême gauche, Mélenchon, par son talent d’orateur et de débateur, a su ajouter des voix de gauche en déshérence, qui n’aiment pas Macron et ne croient guère aux chances du candidat socialiste. Hollande les avait récupérées en 2012 parce qu’il était bien placé pour éliminer Sarkozy, ramenant en fin de campagne Mélenchon de 15% à 11,3%. Comme c’est Macron qui a pris le rôle contre Le Pen et Fillon, Hamon perd le vote utile et libère le vote protestataire. Prenant soudain un ton bonhomme, chat noir changé en Raminagrobis, Mélenchon siphonne le PS.

 

Il y a dans cette évolution quelque chose de plus profond. Une bonne partie du salariat, en raison des duretés du système, de l’inquiétude face à la mondialisation, se radicalise. Les uns, ouvriers souvent, vont chez Le Pen, qui promet de rétablir des frontières étanches, les autres chez Mélenchon, qui tient un discours de rupture face à l’Europe et au libre-échange. Si l’on cumule les voix potentielles des adversaires du «système», Mélenchon, Le Pen et Dupont-Aignan, on dépasse les 50%. Opération purement arithmétique, puisque ces forces radicales s’opposent radicalement sur d’autres sujets et ne peuvent pas s’allier. Mais la classe dirigeante devrait se demander pourquoi la «mondialisation heureuse» suscite dans le peuple une opposition majoritaire.

Pour la gauche, cette évolution risque d’être fatale. La thèse des deux gauches «irréconciliables» trouve un fondement sociologique et politique qui va bien au-delà des querelles de chapelle. Dans le même temps en effet, un groupe central attaché à la réforme prudente du marché se dégage, qui se distingue de plus en plus de la gauche radicale. On en trouve la traduction dans le monde syndical,où la CFDT réformiste, pour la première fois de l’histoire sociale, surpasse en audience (dans le secteur privé), la CGT vouée à une ligne dure.Ce groupe réformiste fournit à Macron son assise. Tout le succès du PS tenait à sa capacité à réunir les deux courants, radical et réformiste, dans le même attelage électoral. L’abandon de cette ligne de synthèse, celle de Mitterrand, Jospin et Hollande, sonne le glas du PS d’Epinay. Avec ce paradoxe cruel dans le cas d’une victoire de Macron : après avoir dénoncé pendant cinq ans le social-libéralisme, la gauche radicale et la gauche frondeuse vont le mettre seul au pouvoir.

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